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Gabriel Curis

Le Rigot savigny - gabriel curisD’une famille de 8 enfants Louis Marie Gabriel Curis naquit à Lyon, 50 quai Saint Vincent le 9 mars 1903. Enfant doué il grandit au sein d’une famille très religieuse, partageant son temps entre ses études et les vacances familiales à Savigny au Rigaud. Son père notaire à Lyon lui a transmis toute la rigueur dont il a su faire preuve dans sa vie. La vie au “Rigaud” reflétait une organisation économique et sociale, du XIXe et début du XXe siècle.Vaste maison bourgeoise les habitants surnommait le domaine «  La Maison Curis. Bien exposée côté Sud, cette maison de maître avait un nombre de pièces très important qui permettait de recevoir les amis et la famille. Cette maison bourgeoise, construite en 1836 sur l’emplacement d’une ancienne ferme dénommée “Montrognon” ou “Montrognon Ragaud”, était tenue à longueur d’année par une bonne et un jardinier qui  entretenait le parc d’agrément, la salle d’ombrage, le potager, le verger.

La famille ne venait loger ici qu’à la saison estivale, les fins de semaine et pour les grandes fêtes. Ils venaient à cheval ou en voiture empruntant un pont particulier construit sur le Trésoncle par la famille Curis, afin d’accéder facilement à la gare.

Ancien pont près du Rigot - Savigny

Ancien pont près du Rigot – Savigny

Autour de la maison, de nombreux caves et cuviers car les terrains de Montessuis tous proches, très propices à la culture de la vigne, étaient essentiellement propriété de la ferme du Rigaud et de la Métraillère. Au cœur de l’ensemble se trouvait la maison de la famille du  métayer donnant sur une cour antérieure. Jean-Marie Meunier, qui travaillait au “Rigaud” avant de partir au Service militaire et à la guerre de 1914-1918, nous disait : “Le dimanche matin tout le monde devait s’employer à tout mettre en ordre, balayer la cour, les remises, les étables. Les timons des charrettes et tombereaux devaient être alignés et Monsieur Burget, le métayer, après une revue minutieuse, libérait tout son famille au Rigot _ Garriel curismonde pour qu’il puisse aller à la messe et profiter du reste de la journée en toute liberté”.

En consultant les archives, en visitant les bâtiments, en écoutant parler les gens de la génération de Père Bernard, nous avons découvert que, depuis de très nombreuses générations, les membres de la famille Curis ont tissé au fil de ces trois derniers siècles une réputation de gens très attachés aux valeurs de la religion. Ce sont des croyants qui expriment leur foi et savent en témoigner comme sa sœur aînée, Anne-Marie Curis, et qui a consacrée sa vie à l’Église en étant religieuse dominicaine à Oullins.

 

L’écolier et le séminariste

Il fit ses études au collège des  Minimes à Lyon  et, après avoir effectué son service militaire, il reprend ses études au séminaire d’Issy les Moulinaux.

G Curis écolierLa Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice est une société de prêtres diocésains réunis pour remplir un service dans l’Eglise inspiré par une forte tradition spirituelle. Le règlement du séminaire répond à une quadruple règle :

  • G Curis prêtreRègle de l’internat qui rend le séminariste très dépendant des autorisations, contrôlées, de sorties
  • Règle du silence, silence extérieur nécessaire au silence intérieu
  • Règle de la solitude, gardienne de la pureté des mœurs
  • Règle de la communauté de vie, qui exclut tout esprit de chapelle et assure une uniformisation rendue nécessaire par la communauté d’idéal : réaliser pleinement le sacerdoce du christ en des « prêtres purement prêtres »
  • Les 5 années de séminaire sont tournées vers un seul but : « adhérer à l’état sublime du christ, prêtre et victime, parfait adorateur de Dieu … », d’après Pierre Pierrard Bernard Curis à la trappes de Dombes 1926 – 1939.

 

Séduit par la vie cistercienne, il entre en 1926 à Notre Dame des Dombes, abbaye située sur la commune du Plantay dans l’Ain, sous le nom de frère Bernard. Les trappistes partagent  leur vie entre la prière, le travail matériel et officiellement l’abbaye forme, avec d’autres monastère du même type «  l’ordre des Cisterciens de la Stricte Observance ». Leur lieu, le monastère est une famille où tout est commun ! Rien ne leur appartient, ces pénitents ayant accepté pour le salut de l’humanité, une façon de vivre, de mourir, de croire et d’espérer. « Chez eux on ne te demande pas qui tu es, ni d’où tu viens, mais ce que tu veux. »  La communauté n’est pas isolée du monde, elle prend contact avec lui par la loi du refuge et les moines n’ont eu de cesse de se conformer à la plus stricte observance. « Le moine, dit Monseigneur Pie, est avant tout l’homme de la prière, et de cette prière officielle nait laprière liturgique ». C’est à Mgr Pierre-Henri Gérault de Langalerie, évêque de Belley, que l’on doit la fondation de l’abbaye Notre-Dame des Dombes, au lieu-dit Plantay, dans ce qu’on appelait alors la « Sibérie lyonnaise ». Il était convaincu que la présence des moines rendrait de grands services au diocèse et au département, car « la Dombes est tombée depuis plusieurs siècles dans un triste état religieux, moral et agricole. Le cœur d’un évêque ne pouvait être insensible à une position si fâcheuse ».la trappe des dombes

En 1859 la trappe avait été aménagée sous l’influence de deux architectes : Bossan et Bernoux. Mais c’est Pierre Bossan architecte de renom qui construira plus tard la Basilic d’Ars et de Fourvière, qui eut la charge de s’occuper de l’abbaye. Les moines de l’’Abbaye Cistercienne installée au milieu des étangs, travaillent à l’assèchement de nombreux marécages, incitant la population à faire de même, et à améliorer le rendement d’une terre pauvre et mal cultivée.Ils étaient avant tout des hommes qui formaient un groupe uni par la prière et soudé.Fidèles à la devise bénédictine « ora et labora », prière et travail, ils mènent ici une vie contemplative, communautaire et fraternelle.Ils s’engagent à vivre la vie de l’Evangile, selon la règle de saint Benoît dans sa plus stricte interprétation : la prière et le travail manuel sont la base de leur vie.Ils prononcent 3 vœux : obéissance (qui inclut pauvreté et chasteté), stabilité (maintien dans la communauté jusqu’à la mort) et conversion.Le travail manuel est conçu sous forme du jardinage et de l’artisanat, mais on lui adjoignit « la copie des manuscrits et le travail intellectuel considéré comme indispensable pour le « lectio divina », manière de prier avec l’Ecriture en étudiant, réfléchissant à partir de la parole de Dieu.

Au cœur de Notre Dame des Dombes, le frère Bernard vit en communauté, à l’écart du monde, ce  qui lui permet un recueillement plus facile dans le silence. Il partage son temps entre la prière,  la lecture de la bible et le travail des champs.Il aimait sa vocation contemplative et savait transformer ses heures d’intimité divine, ses longues heures de travail matériel.« La règle de Saint Benoit veut que le monastère soit sobre, simple, autonome et que l’on y trouve un moulin, de l’eau ; un jardin, des ateliers et différents métiers que l’on pratique à l’intérieur de la clôture ».C’est pourquoi les Cisterciens se passionnèrent et perfectionnèrent des instruments hydrauliques. Le monastère bénédictin est une famille dans laquelle tout est commun ; la communauté vit isolé du monde et ne prend contact avec celui-ci que par les lois de l’hospitalité.

Trappistes aux champs

Trappistes aux champs

D’allure noble et délicate, nul ne pouvait prévoir,ce que serait l’activité du frère Bernard : électricien né, soudeur, conducteur de machines agricoles, fondeur, relieur… il était très habile de ses mains… il puisait sa force dans sa vie intérieure et disait trouver une divinité au volant de sa voiture. Excellent mécanicien, il dirigea l’installation de l’élécticité au monastère en 1928, construit la nouvelle étable en 1938. Il fut relieur, fondeur, et savait à l’occasion fariquer des pièces en bronze, et des livres pour le chœur.Forge, soudure autogène ou soudure à l’arc, conduite et entretien des machines ou tracteurs agricoles, tout lui était familier.

«  On le revoit sur ses échelles, accroché aux poteaux, aux consoles tendant les câbles , sciant les moulures, faisant les raccords… il est passé dans toute la maison, y semant la lumière, y créant la force, n’ayant oublié qu’un emploi, le sien ». Au cours de ces années, l’abbaye et ses moines ont su faire évoluer l’agriculture, planter la vigne  et jouer un rôle moteur au sein du pays des Dombes.

La guerre de 1939-1940

Après 13 ans de service religieux il est mobilisé en Septembre 1939 comme adjudant au 56 ème R.I. lors de la déclaration de la guerre : Mâcon , Alsace, ligne maginot, stage d’aspirant à Fontenay Le Comte, dépôt de Bourg en Bresse. Son capitaine, le capitaine Jean Chaffange, l’estime beaucoup «  j’appréciais Curis… il était aimé de ses hommes, et savait, avec douceur, otenir d’eux ce qui s’imposait. Sa section formait une petite famille qui tint un jour un banquet dans une cour de ferme ». Ce capitaine estime que l’adjudant Curis ferait un excellent officier et il réussit à le faire envoyer à Fontenay-Le-Comte pour suivre un cours d’aspirant. En fin de stage, il est est envoyé au dépôt à Bourg, puis c’est le repli devant l’avance allemande.Apprécié par ses supérieurs on voulait faire de lui un officier. Ses capacités de chef naturel lui permettaient d’avoir de l’ascendant sur ses camarades. Un de ses camarades de combat disait «  Curis avait un très grand ascendant sur ses camarades, mais cet ascendant n’était pas le résultat d’une action organisée, dirigée. Il était fait de son rayonnement. Il était à la base de discrétion, de modestie, d’équilibre. Ce qui frappait chez lui, c’était son affabilité, son sourire, sa bonne humeur, son équilibre, son égalité d’âme ». Ses camarades disaient :  «  Ca, c’est un homme. Il donnait une impression de solidité ; sa vie était unifiée, ce n’était pas un fantasque, un impulsif ? Cette force calme faisait impression sur tous. La source de cette force se trouvait dans la richesse de sa vie intérieure : c’était un homme uni à Dieu. Sans tapage, par le seul fait de sa présence, il rayonnait la pureté, la force, il rendait Dieu sensible, même à ceux qui ne savaient pas nommer Dieu. Curis était un homme de devoir. Il se donnait entièrement à son métier de chef de section…. Il nous éclipsait tous, y compris les gradés de carrière…. Il avait le souci du détail et s’occupait des cantonnements, de l’instruction, de l’aménagement, des abris, ce qui ne l’empêchait pas de vivre en trappiste parmi ses soldats, fidèle à sa Messe, à l’oraison, à son bréviaire…Quand la valeur humaine, la compétence technique sont unies aux qualités morales et religieuses, elles s’imposent à notre milieu… le rayonnement de Curis érait grand »sa famille en visite à la trappe

En juillet 1940, il est démobilisé et rentre au monastère. La guerre était t-elle finie ? il ne le pensait pas mais il avait compris que la France se divisait. Le père Bernard était de ceux qui voulait relever la France : l’égoïsme l’avait toujours révolté et pendant 3 ans la vie continua au monastère dans la paix.

Il aida ceux qui avaient faim «  que de solliciteurs plus ou moins timides virent trouver le Père Bernard », écrit la semaine religieuse de Belley, chacun recevant quelque chose, selon les possibilités du moment. A Lyon, un groupement s’organisa à la demande du Cardinal Gerlier en faveur des collectivités religieuses. On s’adressa au père Bernard qui, pendant des jours et des jours parcourut les villages des Dombes, cherchant des terres et des bonnes volontés… Mais la guerre continuait.

Le résistant et la Résistance : la trappe un dépôt clandestin

De 1940 à 1942, Notre-Dame des Dombes située en zone libre, sert de dépôt d’armes et de munitions, suite à la retraite de la 2ème armée française. Le 15 septembre 1940, un groupe d’officiers suggère au père Abbé d’entrer dans la Résistance. Quand celle-ci s’organisa, il facilita le travail clandestin jusqu’en novembre 1942. Le 17 juin 1940, l’état major de la deuxième armée, en retraite, fait une halte d’une nuit au monastère et s’en va, laissant aux trappistes le soin de brûler les archives et de cacher le matériel. Ainsi commence à la trappe la « résistance année zéro ». L’abbaye soutenait les maquis environnants notamment en cachant Juifs, résistants et matériel militaire. Le colonel Romans, chef du maquis de l’Ain, a pu affirmer «  je tiens à le dire, le premier véhicule qui fut mis à disposition du Maquis de notre région, nous fut remis par le père bernard, camionnette légendaire, qui fut de tous les coups de main : elle garde le nom de « Maquisette ». L’abbaye constitua un dépôt clandestin d’armes, de munitions et de citernes d’essence. Elle camoufla le matériel de guerre, les munitions, le carburant  dans ses vastes dépendances et ses granges sous des amoncellements de bottes de paille. Elle fut perquisitionnée plusieurs fois et devint une des plaques tournantes les plus importantes de la région. Le 15 septembre 1942, la Trappe des Dombes referme de nouveau ses portes en emportant dans son ventre, sans la moindre crainte, ce qui va la conduire dans une funeste aventure. Mais par leurs forces, nées du plus profond de leurs êtres, pour avoir voué leur existence à prier Dieu, ces moines se donneront corps et âmes pour le salut des hommes, ce pour quoi ils sont nés. C’est donc avec la plus profonde quiétude que l’abbaye s’apprête à s’engager dans une contestation qui marquera à jamais son existence. En cette fin d’année 42, à la veille de la nuit de l’occupation, la septième division vient à l’abbaye pour récupérer ce matériel et pour dissimuler des citernes d’essence.Gabriel Curis trapiste

Le 11 décembre 1942 marque le premier épisode d’une série de drames qui ébranleront l’Abbaye. Les allemands trop bien renseignés, débarquent en pleine nuit au monastère. Afin d’éviter que la porte d’entrée ne vole en éclat, l’Abbé, le père Prieur et quelques moines ouvrent la Trappe. Sans ménagement ceux-ci sont conduits à l’intérieur et invités si l’on peut dire, à restituer tout ce qui appartient à l’armée française. Le Père Bernard Curis se résigne et les conduit au dépôt d’armes. Toutefois en faisant cela, il réussit à faire oublier les citernes d’essence. Très rapidement les allemands quittent les lieux. Cependant par méfiance, ils laissent quelques soldats avec leurs armes dans le monastère. Il ne faudra pas attendre longtemps pour les voir revenir.

« Dès les premiers contacts, l’ennemi comprit à qui il avait affaire. Un lieutenant, interprète, osa un jour lui tendre la main. Père Bernard mit ses deux mains derrière le dos et répondit : « Non, monsieur, tant que la guerre durera ! »«  Bien ? dit sèchement l’officier qui, très raide, salua et repartit. »

Un mois après Père Bernard était arrêté pour la première fois. Le même officier lui disait : «  Monsieur, des Français comme vous, on les supprime ». Père Bernard fut cependant relâché, grâce à l’intervention de la Préfecture. La libération n’est que provisoire car la Gestapo, constitue, grâce aux dénonciations, un dossier sur le père Bernard et surveille étroitement le monastère.

Dénonciations – le monastère : un adversaire de l’Allemagne – 1943

Au début de 1943, beaucoup de membres de la Résistance furent obligés de se cacher ou de gagner le maquis. Un mois plus tard, en janvier 1943, dénoncée pour avoir caché des citernes d’essence, la trappe est de nouveau envahie par les allemands. Ce second épisode marquera la première arrestation du Prieur le Père Bernard Curis. Le père Bernard fût relâché, après que le Préfet de l’Ain eut restitué les cinq mille litres d’essence réclamés par l’armée Allemande. Mais cette arrestation ne sera pas sans effet. L’abbaye, à partir de ce moment-là, sera constamment surveillée. Traîtres et soldats allemands n’auront de cesse de traquer les allers et venues de ces moines résistants. Le Père Bernard n’hésitait pas à cacher les hommes ou fabriquer des faux papiers : «  Des jeunes nombreux vinrent chercher au monastère un refuge spontané, une place de quelques jours ou de quelques mois. Certains «retraitants» étonnaient bien un peu le père hôtelier, qui lui ne pensait pas à mal… D’ailleurs, plus d’un sentant le danger tout proche, profita de son séjour pour se tourner sincèrement vers Dieu… »

Pendant cette année1943, le S.T.O. (Service de Travail Obligatoire) est institué et le monastère accueille des juifs, des résistants recherchés, des maquisards, des réfractaires…En Dombes on disait aux maquisards « Allez à la trappe, demandez le père Bernard ou le père abbé….» La résistance spirituelle des moines leur permettait de lutter pour que la civilisation chrétienne ne soit pas étouffée par le nazisme. Cette foi inébranlable leur permettait de dépasser leur intérêt matériel.La Trappe des Dombes s’installa dans la résistance. Sous l’impulsion du père Bernard Curis, elle permettra à des hommes de poursuivre leur combat pour la liberté et l’amour de la vie. Tantôt entrepôt militaire, tantôt abri pour les insoumis, les traqués de la Gestapo et les combattants du maquis, tous trouveront refuge et protection auprès des moines. Sous le nom de code « Je voudrais voir le père Bernard » la réputation résistante de l’Abbaye se répand. En 1943, le monastère est surveillé par les Allemands et en novembre 1943, la Gestapo arrête à Marlieux plusieurs personnes, dont un des agents de liaison du Père Bernard qui avait parlé sous la torture. Le réseau est démantelé. Dès le 15 novembre 1943, les Allemands envahissent le monastère. La gendarmerie française conseille au père Bernard de s’enfuir. Il s’y refuse, voulant épargner le monastère et ses confrères. «  Non … si je pars, ils arrêteront notre révérend père ou quelques religieux ». De perquisitions en arrestations sommaires, les allemands avancent inexorablement, vers ce qui sera les deux derniers épisodes les plus sombres de l’Abbaye.

L’arrestation – décembre 1943

Le 8 décembre 1943 durant la messe pontificale, les agents de la Gestapo arrivèrent et leurs pas les conduiront jusqu’à l’Autel de la Trappe où le Père Bernard Curis sera arrêté. Ce jour là, alors que la messe pontificale se déroule dans l’église de l’abbaye, une centaine de soldats allemands, ainsi que de nombreux policiers français à vélo, arrivent devant les portes de la trappe. Là, sans attendre, ils entrent dans le monastère et se dirigent vers l’Autel pour procéder à l’arrestation du Père Bernard Curis. Comme la messe n’est pas terminée, c’est dans une certaine correction, en complet décalage avec ce funeste moment, que les allemands acceptent d’attendre la fin de l’office. Lors de cette arrestation il lisait les textes les écrits de Sainte Thérèse d’Avila, de Saint François de Salles qui traitent de la charité « Dieu ne veut être payé du culte que nous lui devons qu’après que nous nous sommes acquittés de l’amour qu’il nous a donné d’avoir pour nos frères… » «  les policiers patientent quelques minutes, puis, la messe terminée, suivent les officiants à la sacristie. Dès que le père bernard a quitté ses vêtments liturgiques, ils s’approchent comme une meute de chiens et lui intiment l’ordre de les suivre.Les mains liées, vêtu de sa coule blanche, ils le font monter dans une voiture, puis reviennent se livrer dans son bureau à une longue perquisition. Avant de partir, ils se ravisent et décident de l’emmener en vêtement laîcs ». Les policiers en civils accusent le père Bernard, d’avoir fait exécuter un agent allemand, d’avoir constitué des dépôts d’armes et l’emmènent à Lyon à l’école de santé du fort de Montluc. Accusé d’être en relation avec le maquis de l’Ain et de favoriser son recrutement et son ravitaillement, il fut torturé à plusieurs reprises et subit de nombreux interrogatoires au siège de la Gestapo. Il encourageait ses tortionnaires qui menaçaient de le noyer et leur disaient :«  Allez y, je crois à la résurrection des morts ».  Certains de ses compagnons ont témoigné :« on avait avec nous un curé qui nous faisait chanter et riait… ».Malgré de nombreuse séances de violence, il savait encore encourager les uns et les autres : «Ne me plaignez pas, … ceux qui sont à plaindre, sont ceux qui nous traitent ainsi. Je leur pardonne et je prie Dieu de leur pardonner… C’est pour la France que nous souffrons… «  «  S’ils n’ont que ça pour me faire parler, disait-il, ils n’y arriveront pas… ». Il a su garder un sourire moqueur qui exaspérait les allemands mais ses compagnons de cellule l’admiraient. Après l’arrestation du père Bernard, la Gestapo considère le monastère comme « un adversaire irréductible de l’Allemagne susceptible de représailles ». En 1944, des SS de la Gestapo et des miliciens font irruption dans le monastère. Le père Cordier est abattu au jardin des malades, le père Neyret dans sa bibliothèque et un autre trappiste est blessé. Le père Abbé est recherché et les allemands menacent d’incendier le monastère s’ils découvrent des objets suspects.

La déportation à Buchenwald

Début 1944, le convoi 1173 partit de Lyon pour Compiègne qu’il quitta le 27 janvier 1944 pour le camp de concentration de Buchenwald. Le convoi du père Bernard comprenait 2000 déportés. A l’arrivée, beaucoup sont morts d’épuisement ou asphyxiés par le manque d’air.Au camp, revêtu d’une tenue rayée des déportés, il est employé à diverses corvées  et soutient le moral de ses codétenus. «  On le voit prendre sur sa maigre nourriture pour donner à d’autres, soutenir les courages, essayer de donner à ses camarades, la volonté d’en revenir… ». Lorsqu’ils ne restaient pas au camp principal, les déportés étaient répartis dans les Commandos de travail situés à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres. Là, ils devaient obéir aux Kapos, intermédiaires entre les SS et eux, et aux civils allemands, les Vorarbeiter, qui n’intervenaient que sur le plan technique.Mais cette organisation bien policée cachait un véritable enfer savamment entretenu par le pouvoir nazi.En mars 1943, le monastère reçoit de lui une carte en allemand, datée de Buchenwald le 27 février. Après un mot d’affection pour son supérieur, un acte d’amour pour la vierge, il laisse entrevoir sa terrible détresse matérielle.«  Vous pouvez m’envoyer des paquets sans limitation… par-dessus tout de la nourriture… » prisonniersIl demande aussi un chapelet mais le colis demandé revient avec la mention «  attendre nouvelle adresse ». Dans son Camp de Bergen, il déclara, couché sur un grabat, souriant et d’une voix douce pendant vingt minutes, qu’il était heureux d’avoir souffert dans sa chair comme le Christ et qu’il ne fallait surtout pas le plaindre mais plaindre plutôt ses tortionnaires et leur pardonner de tout cœur. Il expliquait alors le rôle rédempteur de la souffrance unie à celle de Jésus-Christ. C’était l’Evangile. On n’y changerait jamais rien : le Salut du monde passera toujours pas la Croix. En mars, il est transféré au camp de concentration de Dora  « Deutsche Organisation Reichs Arbeit ». Cette usine souterraine était destinée à la fabrication de missiles et de nouvelles armes secrètes pour Hitler. Les hommes étaient enfermés jour et nuit dans le tunnel et vivaient l’enfer nazi.Les déportés, conduits à coup de fouet, couchent à même le sol dans une odeur nauséabonde : brimades, injures, coups sont le quotidien des détenus.

« Les cent premiers déportés débarquèrent à Dora le 23 août 1943, lendemain de la réunion entre Hitler, Himmler et Speer. A partir de cette date, sans arrêt, les convois venus de Buchenwald déversèrent leur cargaison humaine, avant que d’autres camps ne prennent la relève… Les déportés ne voyaient le jour qu’une fois par semaine à l’occasion de l’appel du dimanche. Dans le tunnel, froid et humidité étaient intenses…».

L’eau qui suintait des parois provoquait une moiteur écœurante et permanente. Transis, nous avions l’impression que nos corps décharnés moisissaient vivants… « 

Bergen Belsen – un camp de repos !!

En Mars 1944, atteint de dysenterie, le père Bernard partit pour un camp de repos, celui de Belsen.

Bergen-Belsen servit de camp de regroupement pour les prisonniers malades et blessés transportés à partir d’autres camps de concentration. Ils étaient logés dans une section distincte, baptisée camp hôpital. Il a encore la force de déclarer :« C’est dans la souffrance de la guerre que la spiritualité se révèle. Les procédés de ce camp étaient inhumains et les détenus affaiblis ne pouvaient plus travailler. La tâche des infirmiers «consistaient à faire disparaître les bouches inutiles, le matériel irrécupérable ». Ils faisaient des piqûres à base d’injections de térébenthine et les prisonniers fuyaient ces infirmiers de la mort…Père Bernard ne connut pas ses angoisses. Une mort rapide devait l’en délivrer. Les détenus étaient parqués en plein air et le 8 avril, blessé par des balles explosives d’un avion américain, le père Bernard eut un pied et un bras fracturés. Jusqu’à la fin, il garda sa connaissance et de grand cœur offrit son sacrifice. Il souffrit sans se plaindre et demanda de prévenir sa famille ». Il mourra le 11 avril 1944 à Bergen Belsen sans revoir les siens, un mois avant que la Trappe des Dombes ne subisse pour la dernière fois le plus odieux des outrages. Apprenant sa mort, un frère de Saint Sulpice écrit : «J’ai prié d’une façon toute spéciale pour cet ancien condisciple, dont j’avais tant apprécié la charité souriante et le dévouement inlassable»«La bravoure du père Bernard n’avait pour sommet que son inépuisable charité».

10 – 15 septembre 1945 – une croix de guerre à titre posthume

Déportés, fusillés, prisonniers, l’abbaye Notre Dame des Dombes payera un lourd tribu pour sa participation active pendant la guerre 39/45. En définitive, en plus des deux moines tués, le père Maurice Cordier et le père Amédée Neyret, huit personnes furent arrêtées, dont quatre déportées en Allemagne. Prisonniers à Montluc et grâce au père jean de la Croix, deux moines furent libérés avec ordre de ne jamais parler de ce qu’ils avaient entendu dans les couloirs de cette prison à tortures. C’est donc en raison de la position résistante de l’Abbaye que la Légion d’Honneur ainsi que la Croix de guerre lui seront attribuées le 15 septembre 1946. Ce jour là, les moines de l’Abbaye postés devant la porte de leur Monastère, à la grande surprise du Père Abbé Dom Alexandre Pontier, reçoivent leurs hôtes de marque. Devant l’entrée principale, accompagné d’anciens résistants, le Général de Benouville ouvre le ban et fait lecture des deux citations adressées à la trappe de la Dombes et au Père Bernard Curis déporté et mort en déportation.Le 15 septembre 1946, le monastère a été officiellement récompensé. Durant la cérémonie officielle, le général Guillain de Bénouville, remit au nom du gouvernement la croix de la légion d’honneur et la croix de guerre au père Bernard.

«  Trappe des Dombes, Belle communauté religieuse qui, dès 1940 a opéré le camouflage d’un dépôt de 700 tonnes de matériel de guerre. Le Monastère occupé de décembre 1942 à Mars 1943, a continué de servir en donnant asile en permanence aux réfractaires français  étrangers, juifs de toutes classes et de toutes conditions. Grâce à ses ressources matérielles, intellectuelles, spirituelles, a pu rendre des services important au F.F.I ; a facilité par tous les moyens en son pouvoir la lutte clandestine contre l’envahisseur. Par les pillages et les incendies, dont il a été l’objet, par ses religieux morts à la tête des unités militaires qu’ils commandaient, par ses tués du 19 Mai 1944, ses déportés, ses blessés, ses prisonniers, par le magnifique combat d’un père Bernard, l’attitude de ses membres, le monastère de la trappe des Dombes a payé à la résistance Française une sanglante rançon .Le père Bernard, magnifique figure de Français, au sourire légendaire, dont la bravoure n’avait pour sommet que son inépuisable charité… »

En 1946, le gouvernement de la France décerna à l’abbaye les insignes de chevalier de la Légion d’honneur et de la croix de guerre à titre collectif. Avec la Croix Rouge, la SNCF et les PTT, l’abbaye Notre-Dame des Dombes sera l’une des quatre collectivités non militaires à avoir été décorée de la Légion d’honneur. Telle une effroyable blessure continuellement ouverte, cet épisode marquera à jamais la mémoire de tous ces hommes qui n’en parleront que bien plus tard : « Pas un seul jour je n’ai oublié ! * » Dira modestement le père Eddie Roura.

Bibliographie et sources

  • Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine – Beauchesne
  • Cisterciens dans les guerres: L’abbaye N.D. des Dombes en 1870-1871, 1914 … Etienne Goutagny
  • Extrait du bulletin paroissial de Savigny – octobre-novembre 1946
  • Pré inventaire de Savigny
  • La vigne et le rosier – Mme Lavigne Jacquemet
  • Archives du Breuil et archives départementales du Rhône
  • Extrait de la pièce de théâtre « 150 ans de Lumière, au pays des mille étangs » écrite et mise en scène par Frédéric DIAZ  à l’occasion des 150 ans de l’Abbaye Notre-Dame-des-Dombes.
  • Rencontres avec la famille

 

Crédit photos © famile Curis  – collection privée

Article publié dans la revue Arborosa des Amis du Vieil Arbresle – www.amis-arbresle.com/